Focus Photo

By Emanuela Mazzonis

Parmi les artistes réunis dans le Focus Photo se dégage une tendance nette : le recours à la photographie pour explorer une condition esthétique contemporaine, nourrie de regards poétiques et oniriques, ainsi que d'une quête de temporalités qui résistent au rythme frénétique de notre époque.

L'œuvre de l'artiste franco-israélien Lior Gal (HANGAR, Bruxelles) invite le regard à ralentir, à s'interroger sur la mémoire des lieux, le déplacement, et la relation entre le visible et l'invisible. Au cours de ses longues marches, Gal photographie les fragments et les traces qu'il croise en chemin, puis associe des images issues de lieux et de moments différents pour créer des espaces stratifiés où se superposent plusieurs temporalités. Les images délicates de Sophie Zénon (Lee Bauwens Gallery, Bruxelles), qui évoquent des paysages miniatures et de fragiles natures mortes, dialoguent elles aussi avec la mémoire de contrées lointaines. Son travail interroge les liens entre territoire, nature, souvenir et construction de soi. Le duo d'artistes Albarrán Cabrera (Les Douches la Galerie, Paris), qui travaille ensemble depuis 1996, fait de la photographie un moyen d'explorer le temps, la perception, la mémoire et la nature de la réalité. Leurs paysages, oiseaux, arbres, figures et fragments ne se contentent pas de documenter le monde visible : ils deviennent des expériences contemplatives. Fortement influencé par l'esthétique japonaise, leur langage visuel métaphysique conduit l'imagination vers des questions philosophiques sur la perception et le sens du réel.

© Albarrán Cabrera, Les Douches la Galerie
© Albarrán Cabrera, Les Douches la Galerie

Par une approche très différente, l'artiste SMITH (Galerie Christophe Gaillard, Bruxelles, Paris) explore les tensions entre le fictif et l'imaginaire, le visible et l'invisible, le terrestre et le céleste, l'humain et le non-humain. Travaillant à travers la photographie, le film, l'installation et la performance, et collaborant avec des écrivains, des scientifiques, des ingénieurs, des philosophes et des compositeurs, SMITH sonde les mystères et la complexité de l'identité humaine.

La recherche de l'invisible — ou plus exactement de l'invisible à voir (l'unseeable) — est également au cœur de la pratique de Jean Godecharle (Hilde Vandaele Gallery, Watou, Courtrai). Naviguant entre paysages indistincts et fragments précis du réel, il dialogue directement avec son environnement. Il collecte des éléments naturels, les rapporte dans son atelier, les observe et expérimente avec eux grâce à la lumière, laissant de nouvelles formes de vie et de sens émerger de la manipulation de l'image photographique. Antoine De Winter (HANGAR, Bruxelles) aborde lui aussi la photographie comme un territoire d'apparition, où l'image devient le lieu d'une rencontre entre la matière, le paysage et la mémoire. En intégrant à la fabrication de ses images des éléments physiquement prélevés dans les territoires qu'il étudie, il permet au lieu photographié de s'inscrire matériellement dans la photographie elle-même — une démarche qu'il qualifie de « photographie géologique ». La relation entre l'être humain et le paysage est explorée par un autre artiste présenté par HANGAR, Matthieu Litt. À travers son usage singulier du flou, Litt interroge le rapport fracturé entre l'humanité et son environnement, et médite sur la fragilité de notre écosystème. Son travail cherche un regard poétique, privilégiant l'expérience esthétique et sensorielle à la représentation directe de la réalité tangible.

© Matthieu Litt, HANGAR
© Matthieu Litt, HANGAR

La photographe suédoise Helene Schmitz (Maria Lund, Paris) s'intéresse également à la relation ambivalente entre l'humanité et la nature. Ses photographies couleur, soigneusement composées, examinent les manières dont l'homme cherche à contrôler, transformer et dominer le monde naturel. Remettant en cause les conceptions romantiques de la nature, son travail montre comment la beauté peut coexister avec le danger, l'instabilité et l'urgence croissante de la crise climatique. Depuis cinq décennies, Andy Goldsworthy (Galerie Lelong, Paris, New York) a développé une pratique mêlant sculpture, installation, photographie et film, qui interroge les relations entre paysage, humanité, matériaux naturels et passage du temps. Sa forme poétique de Land Art conçoit l'œuvre comme une étape d'un cycle continu de croissance, de transformation, de déclin et de renouveau.

© Helene Schmitz, Galerie Maria Lund
© Helene Schmitz, Galerie Maria Lund

La photographie joue un rôle essentiel : elle documente ces œuvres souvent éphémères et garde la trace de son engagement direct avec l'environnement naturel. L'observation du quotidien, des paysages ordinaires et des éléments naturels est tout aussi centrale dans le travail de Letizia Romanini (Reuter Bausch Art Gallery, Luxembourg). Par la sérialité, la répétition et l'accumulation, elle attire l'attention sur des préoccupations urgentes, notamment la fragilité de notre écosystème. Ses images délicates créent des moments de temps suspendu et guident le regard vers des jeux intangibles de formes, de lumière et d'ombre.

Letizia Romanini, Cytisus scoparius, 2025
Letizia Romanini, Cytisus scoparius, 2025

Les tirages de Jacky Lecouturier (Quai 4, Liège) invitent de la même façon à une forme de contemplation, qui évite aussi bien l'idéalisation de la nature que la fuite hors du présent. Ses photographies saisissent ces instants où un paysage naturel réveille la mémoire, l'émotion et l'imaginaire personnel, permettant à l'expérience d'un lieu de résonner au-delà de son apparence immédiate. Notre perception de l'image photographique est aussi sans cesse mise à l'épreuve dans l'œuvre de Stéphane Couturier (Les Douches la Galerie, Paris), dont la pratique remet en question le caractère supposément objectif de la photographie. Chez lui, l'image n'est jamais neutre : elle est stratifiée, transformée, recomposée, fragmentée, et tend souvent vers l'abstraction. Sa vision des bâtiments, des usines et des villes reflète un monde en perpétuelle métamorphose, où rien n'est figé et où tout est façonné par le flux continu du temps et de l'espace.

© Stéphane Couturier, Les Douches la Galerie
© Stéphane Couturier, Les Douches la Galerie

Le travail d'Aurélie Pétrel (Ceysson & Bénétière, Saint-Étienne, Paris, Genève, New York, Lyon, Panéry, Whandaff, Tokyo) soulève lui aussi des questions sur la mutabilité de l'image et la multiplicité de ses perceptions. Pour Pétrel, chaque image engendre plusieurs points de vue, laissant le temps et l'espace se chevaucher et bousculant la stabilité de notre perception. Dans un environnement visuel contemporain saturé de photographies, son travail devient un exercice pour apprendre à distinguer la fiction de la réalité et à recalibrer notre manière de voir.

Interroger ce que l'on regarde est un fil rouge qui relie bon nombre des artistes du Focus Photo. Cela apparaît avec une évidence particulière chez la photographe espagnole Isabel Muñoz (VF Art Projects, Luxembourg / Abre, Cordoue). Ses compositions grand format isolent souvent des détails du corps humain — une courbe, un geste, un fragment de peau — et transforment la figure en une forme visuelle presque abstraite. Elle fait du corps un langage universel pour explorer l'identité, la dignité, la diversité culturelle, l'injustice, le rite et la complexité de l'existence humaine. Les projets au long cours de l'artiste sud-africaine Lee-Ann Olwage (The Bridge Gallery, Paris) abordent également les inégalités sociales, les communautés marginalisées, l'identité, le genre, l'éducation et la discrimination. Plutôt que de simplement documenter ses sujets, Olwage les associe à la construction de l'image, instaurant une relation intime et collaborative destinée à affirmer leur dignité, leur capacité d'action et leur résilience.

© Lee Ann Olwage, The Bridge Gallery,
© Lee Ann Olwage, The Bridge Gallery,

Enfin, plusieurs artistes expérimentent avec les techniques photographiques pour interroger la nature et la valeur mêmes de l'image. Marta Djourina (LAGE EGAL Curatorial Projects, Berlin, Bruxelles) explore l'essence de la lumière en travaillant directement sur du papier photosensible. À travers des gestes performatifs qui évoquent la peinture, elle s'attache à la matérialité des traces de lumière et à la visualisation de formes géométriques. Sylvie Bonnot (HANGAR, Bruxelles) adopte elle aussi une approche performative : elle « fait muer » le négatif par incisions, décollements et détachements de la couche de gélatine argentique, qu'elle transfère ensuite sur d'autres supports tels que le tissu, des objets ou des murs. Par ce processus, elle cherche, au propre comme au figuré, à révéler par la photographie la peau du monde. Lucas Leffler (Lee Bauwens Gallery, Bruxelles) dépasse le tirage photographique conventionnel pour étudier les intersections entre technologie, industrie, paysage et processus naturels. Dans l'un de ses projets, il utilise la boue d'un ruisseau contaminé par les déchets de l'industrie photographique pour fabriquer sa propre émulsion photosensible. Son approche confère à la photographie une puissante présence matérielle, faisant du procédé photographique à la fois le sujet et le médium.

Marta Djourina, Untitled (from the series folds 2), 2024, courtesy of LAGE EGAL CURATORIAL PROJECTS

À travers ces pratiques variées, le Focus Photo propose de voir la photographie non comme un champ figé ou homogène, mais comme un territoire élargi : un médium capable d'enregistrer, de transformer, d'interroger et de réinventer le réel. De la contemplation intime à l'inquiétude environnementale, de l'instabilité de la perception à la transformation physique de la surface photographique, les œuvres réunies dans cette section nous invitent à ralentir et à reconsidérer non seulement ce que nous voyons, mais aussi comment, et pourquoi, nous regardons.

Découvrez d'autres exposants axés sur la photographie lors de la foire, dont FotoClierf, basé à Clervaux, qui présente des œuvres d'Alma Haser, Filip Markiewicz, Colin Delfosse, Anne Speltz, Lisa Kohl, Elodie Grethen, Marc Schroeder et Hannah Dara, ainsi que Écho119 de Paris, qui expose Rinko Kawauchi, Laure Winants et Manon Lanjouère, avec un large choix de pièces 100 % photographiques.