(capsules) Lucas Castel

Lucas Castel en conversation avec Livia Klein

Lucas Castel, portrait
Lucas Castel, portrait

Que présentez-vous dans le cadre de (capsules) ?

Une partie de Pigeon Paradise, mon projet consacré à la colombophilie, et plus particulièrement à la relation entre les colombophiles et leurs oiseaux. Pour (capsules), je m’intéresse aux « One Loft Races », une forme de compétition plus récente à travers laquelle cette culture, née dans les régions minières de Belgique et du nord de la France, s’est répandue dans le monde entier.

Vous travaillez habituellement avec la photographie. Pourquoi avoir choisi la vidéo et l’installation cette fois-ci ?

La photographie est mon médium depuis une dizaine d’années, et elle reste au cœur de Pigeon Paradise. Il y a quelques années, j’ai justement essayé de photographier les One Loft Races. Je suis allé en Égypte, en Roumanie et en Espagne, mais lorsque je suis rentré en Belgique, les images n’avaient pas le même esprit que celles que j’avais réalisées en Belgique et en France. Je ne les ai donc pas utilisées.

Et c’est alors que vous avez découvert les vidéos ?

Oui. Je me suis rendu compte que les images que je cherchais étaient déjà en ligne. Les organisateurs des One Loft Races publient des vidéos de leurs lâchers de pigeons, principalement sur Facebook, parfois sur Instagram, et j’ai commencé à les collectionner. Aujourd’hui, j’en ai une quarantaine ou une cinquantaine. Je les présente sur des smartphones, puisque c’est avec cet outil que les gens filment le moment où les pigeons prennent leur envol. Cela me semblait logique.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces vidéos amateurs ?

Elles viennent du monde entier : d’Afrique du Sud, des États-Unis, du Bangladesh. Des endroits où je ne suis jamais allé, même si j’aurais adoré les découvrir. Les collectionner m’a permis d’interroger la dimension poétique du lâcher de pigeons, mais aussi la facilité avec laquelle une culture que je documente en Belgique et dans le nord de la France peut se diffuser à travers le monde.

Comment avez-vous découvert l’univers de la colombophilie ?

Complètement par hasard. En 2020, je travaillais à Bruxelles comme réalisateur pour une agence de presse allemande. En novembre, on m’a demandé de réaliser un court film sur New Kim, une pigeonne qui venait d’être vendue pour la somme record de 1,9 million de dollars. Il m’a fallu deux jours pour obtenir un rendez-vous avec son propriétaire, et lorsque j’ai rappelé l’agence, on m’a annoncé qu’une autre agence avait déjà réalisé la vidéo. Je pouvais donc rester chez moi.

Mais vous n’êtes pas resté chez vous…

Non. J’étais trop curieux. J’y suis allé quand même, avec ma caméra vidéo, mais aussi un appareil photo argentique dans mon sac. J’ai fait semblant de filmer, puis j’ai expliqué qu’il me fallait encore une photo pour la couverture. Je n’étais pas très convaincant, mais j’avais apporté deux énormes flashs avec des boîtes à lumière et un fond bleu.

Pourquoi ce fond ?

À l’époque, je ne le savais pas vraiment. Aujourd’hui, je le sais : je voulais supprimer tout ce qui l’entourait. Je photographiais également des œuvres d’art pour des clients à cette période, et j’ai décidé de photographier New Kim de la même manière, comme une sculpture, comme quelque chose de célèbre et de très précieux. Cette première photographie reste probablement l’image la plus connue du projet.

Et c’est ainsi qu’est né un projet qui allait durer cinq ans…

Je voulais vraiment comprendre comment un pigeon pouvait valoir 1,9 million de dollars. J’ai passé quelques coups de téléphone et trouvé un colombophile qui a accepté de m’expliquer ce sport. Il m’a invité dans son petit club local, où j’ai passé des mois, le vendredi soir, à boire des bières et à prendre des photos. Chaque vendredi, je photographiais les colombophiles, et chaque dimanche, les lâchers de pigeons, tôt le matin, souvent à plus d’une heure de Bruxelles.

Cela implique beaucoup d’attente…

Parfois des heures. Les pigeons ne sont lâchés que lorsque les conditions météorologiques sont parfaites, afin d’éviter de perdre trop d’oiseaux. J’arrivais à six heures du matin et ils étaient lâchés à onze heures. C’était éprouvant, mais aussi très poétique.

Pourriez-vous expliquer en quoi consiste exactement la colombophilie ? Beaucoup de lecteurs n’en ont peut-être jamais entendu parler.

Le principe est très simple : on transporte des pigeons d’un point A à un point B, puis ils rentrent chez eux en volant. Leur instinct les ramène toujours à leur pigeonnier, et il suffit de savoir lequel est arrivé le premier.

Ce jeu est né dans les régions minières à la fin du XIXe siècle. Personne ne sait exactement pourquoi, mais certains disent que c’était une manière de s’évader. Les mineurs étaient attachés à un lieu, travaillaient sans relâche et ne pouvaient pas facilement prendre de vacances. C’était aussi l’occasion de rivaliser avec les patrons des mines, d’être meilleurs qu’eux dans un domaine. Et c’était facile à organiser, puisque tout le monde vivait au même endroit. Il n’y avait pas de GPS, alors les gens regardaient simplement le ciel et disaient : « Celui-là, c’est celui de Jean-Claude. »

Aujourd’hui, en Belgique, les colombophiles amènent leurs oiseaux au club le vendredi, chacun portant une bague d’identification enregistrée. Un camion les transporte pendant la nuit jusqu’au lieu du lâcher, et ils rentrent chez eux le jour même.

L'envol CastelLucas
Lucas Castel, L'envol

Tout repose donc sur la vitesse. Est-ce ce qui explique que New Kim ait atteint 1,9 million de dollars ?

En partie. Elle était rapide et possédait un très bon sens de l’orientation, mais la génétique joue un rôle important. Ses parents avaient déjà une très grande valeur. C’est comme pour les chevaux : la lignée est essentielle dans la valeur de chaque animal.

Elle ne participera donc plus à des courses ?

Certainement pas. Le risque de la perdre serait beaucoup trop grand. Elle sera utilisée pour la reproduction.

Derrière chaque pigeon se trouve un colombophile. Comment ont-ils réagi à votre présence et à votre projet ?

Au début, ils n’étaient pas très enthousiastes à l’idée d’être photographiés. Pour être franc, la plupart ne s’intéressaient pas vraiment au projet. Ils sont là pour gagner, pour battre leurs voisins. Ils n’ont pas besoin que leur passion soit reconnue comme une culture. C’est une manière de passer du temps avec leurs amis. Cela dit, les Belges m’ont beaucoup aidé.

Dans vos photographies, vous ne montrez jamais leurs visages. Pourquoi ?

Les colombophiles m’avaient mis en garde contre les clichés. En Belgique, l’homme qui élève des pigeons dans son jardin est un stéréotype, et certains pays européens aiment se moquer des Belges. Je ne voulais pas que le projet devienne une anecdote amusante sur des hommes aux loisirs étranges. Bien sûr, nous en rions aussi, notamment des prix, mais je voulais gagner leur confiance. Et je souhaitais me concentrer sur la relation entre les hommes et leurs oiseaux. Je ne montre donc que des mains et des pigeons.

Avez-vous déjà présenté votre travail à la communauté colombophile elle-même ?

Une fois. La Fédération royale colombophile belge m’a invité à sa grande foire annuelle consacrée aux pigeons, un peu comme un salon automobile, mais pour les pigeons. J’avais un stand pendant tout le week-end et je me suis dit : « Ça y est, je vais nouer plein de contacts. » Mais pas du tout. Les gens passaient devant mon stand, jetaient un coup d’œil à mes photographies, puis continuaient leur chemin pour découvrir les nouveaux aliments pour pigeons, les nouveaux paniers, les nouveaux camions. C’était drôle, vraiment très drôle.

Les choses sont-elles devenues plus faciles avec le temps ?

En 2024, j’ai effectué une résidence d’artiste à Dunkerque, ce qui m’a permis de passer beaucoup plus de temps avec les colombophiles de la région. Je me suis lié d’amitié avec certains d’entre eux et j’ai enfin pu leur expliquer mon travail, plutôt que de rester simplement ce photographe étrange qui fréquentait leurs clubs. Mais la plupart du temps, ils ne comprennent toujours pas vraiment ce que je fais. Ils me demandent systématiquement la photo parfaite de leurs pigeons dans le ciel, très nette et spectaculaire. Ce n’est absolument pas ce que je fais.

À quoi ressemble, pour eux, la photographie parfaite d’un pigeon ?

C’est très codifié. Lorsque les pigeons sont mis en vente, ils sont photographiés par des photographes spécialisés : une aile déployée, une partie du corps, une caractéristique morphologique. J’ai d’ailleurs réalisé une série sur ce sujet, car je trouve fascinant que nous décidions de ce à quoi devrait ressembler le corps idéal d’un autre être vivant.

J’ai proposé un échange aux colombophiles : un portrait gratuit de leur pigeon sur fond blanc, comme ils les aiment, et en contrepartie, ils acceptaient de poser pour ma série devant un fond vert. C’est le seul véritable échange que nous ayons eu, en dehors des relations humaines, bien entendu.

Décider de l’apparence que devrait avoir un corps, lui attribuer un prix : que révèle le pigeon de notre rapport aux animaux et au vivant dans une société capitaliste ?

Il montre le passage d’une culture locale et amateur à un marché mondial. Il ne s’agit pas d’une rupture brutale. Le changement s’est opéré lentement et discrètement, sur plusieurs décennies, et je pense qu’Internet a beaucoup changé les choses.

Qu’un homme d’affaires chinois achète le pigeon le plus cher du monde aurait été impossible dans les années 1980. Aujourd’hui, on m’a raconté que des intermédiaires se rendent dans de petits clubs belges, enchérissent sans relâche lors des ventes aux enchères et repartent en Chine avec les meilleurs oiseaux.

Comment les colombophiles eux-mêmes perçoivent-ils cette évolution ?

C’est très contradictoire. Certains critiquent cette évolution et tentent de préserver le caractère populaire et traditionnel de ce sport. Certains cherchent même à le faire reconnaître par l’UNESCO comme patrimoine culturel. Dans le même temps, beaucoup ont quitté leur emploi pour devenir colombophiles professionnels et vivre de l’élevage de pigeons.

Pour (capsules), vous faites entrer cet univers dans une vitrine au cœur de la ville. Comment avez-vous abordé cette présentation ?

J’aime l’idée que l’art, et les questions qu’il soulève, puissent être présents dans l’espace public. Une vitrine n’est pas un espace d’exposition, j’ai donc adapté mon travail. J’ai choisi les vidéos parce que les images en mouvement attirent davantage l’attention des passants que les photographies. Associées aux trophées et à la lumière, elles fonctionnent très bien.

Vous avez déjà présenté cette installation dans une vitrine auparavant.

Oui, à Liège, et c’était formidable. Beaucoup de gens en Belgique connaissent encore la colombophilie. Les passants s’arrêtaient et disaient : « J’avais un oncle qui élevait des pigeons. » Cela faisait ressurgir des souvenirs, une sorte de madeleine de Proust. J’espère que ce sera la même chose au Luxembourg.

Qu’aimeriez-vous que les visiteurs retiennent de cette expérience ?

J’espère que cela les amènera à s’interroger sur la manière dont nous exploitons l’instinct animal pour créer des compétitions. C’est le même objectif que je poursuis avec le livre photographique et l’installation en vitrine : susciter de nouvelles interrogations.








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